Thibaut de Ruyter : Lost in the translation. Extraits de correspondances : Bleckede-Bargfeld-Berlin-ASLL. |
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Berlin, le 27 janvier 2002 Alors, je dois l'admettre, je vous ai laiss� sans nouvelles ces trois derniers jours. Mais, vous le comprendrez, je profite de l'hyperactivit� de la capitale allemande, avant de retourner m'enfermer dix jours dans mon magnifique ch�teau de Bleckede (l�, �videmment, je retrouverais le loisir de vous �crire quotidiennement). Et puis, dans le m�me temps, vous aussi �tes assez silencieux. Vous ne me d�tes rien � propos du mot translation et de la fa�on dont vous envisagez le m�tier de traducteur. Peut-�tre que cela ne vous concerne pas, ou que, finalement, je plaque de la po�sie l� o� il n'y en a pas. L� o�, simplement, la traduction serait un dur labeur de vocabulaire et de grammaire, avec en plus quelques notes de bas de page. Comme l'�crit Nabokov " le seul objet, la seule justification de la traduction, c'est de transmettre l'information le plus fid�lement possible, et cela n'est possible que gr�ce � une traduction litt�rale accompagn�e de notes ". Ce qui, je m'en doute, ne vous fera pas rire. Non, oublions cette question, je me laisse sans doute trop souvent fasciner par les mots et leur usage d'une langue � l�autre, ou leurs correspondance : traduction, translation, �bersetzung... (au fait, comment fonctionne exactement �ber&setzen; ou �ber-s�tzen (trouve-t-on du palimpseste l� dedans ???)). Bon assez parl� de profession et revenons � monsieur Arno Schmidt. Pour ce qui est du texte sur les maisons, je vous remercie des notes sur la caravane. Non, Bernd Rauschenbach ne s'est pas attard� l� dessus, nous avons plut�t parl� de cet instinct de conservation, de la construction de la "maison archives" qui, m�me dans les papiers �tablis par l'architecte, est appel�e archives et non maison (il y aurait aussi quelques raisons administratives qui expliquent cela et, de ce fait, l'absence de cuisine et de salle de bains). Nous avons aussi parl� de la division en deux de la maison de bois (l'�tage d'Arno et l'�tage d'Alice) et, oui, j'ai visit� la cave et son importante collection de bocaux. Mais, encore une fois, ce qui m'intrigue, en dehors de toutes les questions de guerre mondiale, de strat�gie de l'assi�g� ou de pyromane dans la lande, c'est ce qui se passe dans l'esprit d'un homme qui a les moyens de s'offrir une habitation neuve, un endroit confortable o� vivre et qui, finalement, d�cide de ne construire que des archives. Un entrep�t de b�ton cellulaire, avec vitrage pare-feu et porte de s�curit� (c'est dans le descriptif de l'architecte...). Que Schmidt n'ait jamais eu le go�t petit bourgeois d'un Thomas Bernhard, cela est clair. Il suffit de lire l'usage superficiel des r�f�rences chez Bernhard et celui, en profondeur, chez Schmidt pour comprendre leur rapport � la culture et, au passage, leur rapport � la vie. Schmidt est un lecteur alors que Bernhard doit tout juste se tenir au courant. Je ne sais pas si je vous ai racont� mais, dans la maison de Gmunden, la biblioth�que de Thomas Bernhard a �t�, comme celle d'Arno Schmidt � Bargfeld, gard�e intacte. Sauf que celle de Bernhard est prot�g�e par des plaques de plexiglas "car certains visiteurs essaient de d�rober les livres" (le guide). Mais les ouvrages � d�rober dans la biblioth�que de Bernhard sont d'un int�r�t tr�s relatif : tous les exemplaires d'auteur de ces propres textes. Les Bibliothek Suhrkamp et les �ditions de poche, chaque Thomas Bernhard, en dix exemplaires (j'ai m�me compt�, et il y a un titre pour lequel il n'y en a que neuf... malheureusement je ne me souviens plus lequel. Mais, quelque part dans le monde, il doit y avoir une personne � qui Thomas Bernhard a offert un livre (� moins qu'un visiteur ait r�ussi � le d�rober !)). Il y a aussi trois disques vinyles (dont un seul Gould et pas un de Mendelsohn (comment peut-on �crire Le Naufrag� et B�ton sans disques de r�f�rence ?)). Je me rends compte maintenant que je pars vers un terrain glissant en mentionnant la question du go�t chez Bernhard et Schmidt (car il ne doit pas �tre question d'un quelconque syst�me de valeurs) mais il y a, tout de m�me, un point qui me semble �tre une piste. Sans doute ce rapport � l'�crivain-lecteur et � l'�crivain-�criveur. L'un � besoin d'�tre entour� de livres, de se sentir comme dans une maison de livres (n'est-ce-pas, d'ailleurs, la mise en sc�ne de Miroirs noirs ?), l'autre � besoin des for�ts du nord de l'Autriche. Une l�gende raconte aussi que Thomas Bernhard n'�crivait pas � Gmunden mais dans une autre de ses trois maisons de la r�gion. Autre point de discussion. Au moment o� ces deux �crivains peuvent s'offrir une �norme maison, avec piscine et baignoire � bulles, ils pr�f�rent en acqu�rir d'autres et leur accorder, � chacune, un usage sp�cifique : maison pour dormir, maison pour �crire, maison pour archiver, maison pour recevoir (ce que serait la caravane). Et l�, �videmment, on touche le probl�me central : celui de l'espace de l'�criture. La table en quart de cercle du premier �tage (si vous en avez une photographie, pourquoi ne pas la mettre dans la marge ?), disparue aujourd�hui, devait r�ellement �tre un objet magnifique. Pas uniquement pour son dessin mais surtout pour sa fa�on de fonctionner. Le fait de se mettre dans le coin et d'avoir la table qui vous entoure devait cr�er le sentiment, � celui qui s'y assoit, de rentrer dans un univers. Un monde d'int�riorit�. Personne ne peut s'asseoir en face et vous distraire. personne pour se mettre � c�t� et regarder par dessus votre �paule. La table part de votre arri�re-gauche pour finir � votre arri�re-droite. C'est un panorama qui se met en place, un regard d'assi�g� sur le territoire, celui-ci n'�tant que livres et fiches, papier et machine � �crire. Thomas Bernhard, ou plut�t la mise en sc�ne de Gmunden car, vraiment, cette maison n'a rien d�authentique, �crivait sur une table presque plus �troite que la machine � �crire qui y �tait pos�e. Pas moyen de mettre l� le moindre livre, m�me une �dition de poche. Mais, nos deux hommes ont ceci de commun : ils ne travaillaient pas face � la fen�tre. Pourtant, ce n'est pas les paysages alentours qui risquaient de les distraire... Il y a, toujours, un mythe de la maison de l'�crivain. Ces maisons seraient des lieux encore hant�s par l'esprit de leurs habitants. Des endroits qui auraient subi quelque modification alchimique de par la pr�sence m�me de ces �crivains. Parfois fantasques (c'est vrai que Pierre Loti, � Rochefort, fait vraiment tr�s fort), parfois psychorigides (genre Thomas Bernhard, notre nestbeschmutzer de service, qui pourtant buvait des schnaps dans un pantalon � bretelles et edelweiss dans sa cour int�rieure), parfois simples (la maison de bois de Bargfeld montre bien comment Arno Schmidt v�cut la premi�re moiti� du si�cle) mais la question que se trouve derri�re, la r�elle question, est bien celle de savoir comment, dans quelles conditions mat�rielles (je parle l� de l'espace, pas de l�argent !), les �crivains produisent leur �uvre. Mais, si vous avez la moindre remarque sur la table de quart de cercle, n'h�sitez pas (je pense, en plus, qu'elle se trouve sous un angle de la toiture, il faut donc rajouter le c�t� pyramidal de l'espace...). Pour ma part, je vais bient�t retrouver Bleckede, qui ne sera jamais mon Bargfeld ou mon Gmunden... Pour en revenir � Bleckede, et juste pour l'anecdote, Bettina Steinbr�gge la jeune commissaire d'expositions qui s'occupe, avec quelques fonctionnaires, de la r�sidence, m'a racont� qu'ils pr�voient de faire un catalogue de tous les artistes qui y ont s�journ�. Mais, pr�cise-t-elle, quelque chose avec du fond. Pas un ab�c�daire. Plut�t des textes critiques sur les r�sidences, sur leur int�r�t et leur finalit�. Alors moi, ni une, ni deux, je lui ai offert La R�publique des Savants... L'�dition de chez Haffmans, plus jolie; un peu plus seventies. Je lui dis de ne pas s'inqui�ter sur la premi�re partie (vous ai-je dis que Rauschenbach, comme moi, ne comprends pas trop comment ce truc se colle, comment les deux parties vont ensemble ?) - que tout s'�clairerait pour elle une fois � l'IRAS... J'esp�re simplement qu'elle ne le prendra pas trop mal. Et puis Bleckede n'est pas Darmstadt (au fait, je sais ce que veux dire Darmstadt, mais Bleckede ???). |